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Les sentiers rouges: Le Messie des îles  de Mikelson Toussaint-Fils

 

Chapitre V

 

Au moment où la fureur des marrons l’emportait sur le nombre de leurs adversaires, où certains de ces derniers envisageaient même la fuite, un autre escadron déferla brutalement sur leur insolente résistance.  Tout espoir de victoire devenait folie. La mort et la captivité, inéluctables. La dispersion, un luxe. En peu de temps, les coups de feu, les cris d’agonie, le choc des métaux cessèrent.

-   Rassemblez les prisonniers ici, ordonna un chef d’escadron. On va les brûler vif. Ça économisera nos munitions, ricana-t-il.

Tandis que les soldats blessés recevaient les premiers soins de leurs camarades plus fortunés, vingt-trois hommes, femmes et enfants, effarés, meurtris, mourant, enlacés ensemble, les résidus de cette résistance, furent conduits au milieu du camp, poussés et entourés par des vainqueurs avides de spectacles. Un énorme brasier les attendait déjà. On allait les y conduire si l’arrivée d’un officier supérieur n’avait pas tenu les soldats en respect.

Le jeune officier qui venait savourer sa victoire chevauchait lentement et impérialement vers l’attroupement, suivi par un caporal et un aide de camp. Tous les regards étaient rivés sur lui. Par moments, il reniflait discrètement, un peu gêné par la fumée éparse. Sans bouger la tête, il scrutait les nombreux cadavres jonchant le sol. Lorsqu’il arriva près de ses hommes, il descendit énergiquement de son cheval. Le chef d’escadron Bisson vint l’accueillir.

-   Tout va bien, colonel. Nous avons tué Mayombe. Nous sommes en train de rechercher les armes.

-   Combien de morts ?

-   Près d’une trentaine.

-   C’est beaucoup.

-   Ces vermines étaient assez armées.

Deux soldats tirèrent péniblement vers les pieds du colonel un imposant cadavre.

-   Le voici, ce gros porc de Mayombe, ricana le chef d’escadron.

-   Est-ce bien lui ? questionna le colonel.

-   Je le confirme. De toute façon, il n’y a pas deux monstres comme cela à Saint-Domingue.

Les soldats s’esclaffèrent. Le colonel Joseph Baudelaire eut un léger sourire. Il avait à ses pieds une excellente prise. Ce corps ensanglanté, déchiqueté par la rage des baïonnettes, valait quelques honneurs et peut-être des galons. Son attention s’attarda enfin vers la misérable compagnie. Ces prisonniers étaient debout, liés, collés les uns aux autres par des cordes et des chaînes qui attachaient leurs mains et leurs pieds.

-   Nous allions justement nous défaire de ces vermines, affirma Bisson qui suivait le regard de son chef.

-   Pardon, commandant ?

-   Nous allons les brûler.

-   Nous allons les amener.

-   Ce sont des marrons, mon colonel. Ils doivent être mis à mort.

Le colonel considéra d’un œil hautain le rouquin moustachu qui était peut-être quinze ans plus âgé que lui.

-   Ne vous est-il pas venu à l’esprit, commandant, que ces rebelles pouvaient nous donner des renseignements qui pourront nous conduire à Makandal.

Le subalterne qui supportait mal l’autorité du jeune homme avala nerveusement sa salive et fit valoir son opinion au détriment du grade.

-   Il est clairement prescrit, colonel, que les marrons doivent être tués.

-   C’était un ordre, commandant Bisson !

-   Bien sûr… Si vous me permettez,  je vais continuer avec les inspections.

-   Faites donc.

Le chef d’escadron se retira.

C’est à cet instant qu’un visage figea les yeux gris du colonel. Il aurait remarqué ce visage parmi des millions d’autres. C’était une beauté lumineuse qui rendait terne et insignifiant tout ce qui gravitait autour d’elle. Qui inspirait la volupté. Qui emprisonnait sans pitié un cœur. Qui tourmentait les sens. Une féminité inconnue de l’officier irradiait de cette prisonnière presque nue, au regard plein de haine, à la bouche prête à mordre. Elle était tigresse. Elle était ange. Son crâne rasé effleurait à peine sa magnificence pour la rendre encore plus bouleversante.  Le colonel Baudelaire rougit. Assam la regardait. Il bouillonnait d’adoration. Elle bouillonnait de rage. Ses mains étaient solidement ligotées par  une corde, et des chaînes aux pieds l’unissaient au groupe.

Il s’approcha d’elle. Il doutait. La nuit peut-être le trompait.

Oubliant ce sinistre champ de bataille encore fumant, ces êtres lugubres fondus les uns aux autres et ces soldats sous ses ordres qui l’observaient,  il allait délicatement effleurer le visage de cette troublante créature qui le foudroyait des yeux.

-   Colonel ! Colonel ! Colonel ! accourut  un jeune soldat emporté par une intense exultation.

Il glissa. Son tricorne tomba. Il continuait de plus belle.

-   Colonel ! Colonel !

A peine revenu à lui, l’officier lui demanda d’une voix colérique :

-   Qui a-t-il ?

-   Nous avons retrouvé les armes.

En effet, la majeure partie de l’importante cargaison de fusils, de pistolets, de poudre, usurpés par les rebelles,  furent retrouvés enfouis sous terre. 

La victoire de la troupe française était belle et complète. Le colonel, après avoir supervisé l’inventaire des armes et crié ses ordres, monta sur son cheval. Puis, avant de partir, il lança presque solennellement au chef d’escadron Bisson :

-    Quant aux esclaves, nous allons les amener avec nous au Cap-Français. Ils seront jugés et ils mourront sur la place publique, aux yeux de tous, afin que leur sort serve d’exemple.

 

 

 

La bonne nouvelle qui précéda l’arrivée du régiment au Cap-Français valut au jeune officier Joseph Baudelaire une courtoise invitation à la somptueuse résidence privée, située à la Rue des Vierges, du lieutenant-général Philippe-François Bart, second commandant de l’armée coloniale après le gouverneur-général de Saint-Domingue, le marquis Joseph-Hyacinthe Rigaud de Vaudreuil.

Le général reçut le jeune militaire dans sa grande cour arrière.

C’était un beau matin. La verdure, les couleurs étaient éclatantes. Les papillons et les colibris affichaient une certaine complicité dans leurs va-et-vient. Une odeur fraîche, végétale embaumait cette cour jonchée d’un gazon bien entretenu et de fleurs multicolores artistement arrangées. Le colonel qui visitait cette maison pour la première fois, était loin de s’imaginer que ce quinquagénaire, qui avance vers la soixantaine, connu pour sa rigueur et sa brutalité, vivait dans un cadre aussi enchanteur. Le général, encore en robe de chambre, jouait avec son chien sur ses genoux, lorsqu’il invita son hôte à s’asseoir en face de lui.  

-   Savez-vous, colonel, que je suis votre carrière depuis fort longtemps, et sans vouloir amoindrir vos mérites personnels, je vous dirai même que j’en suis un des artisans. Ce n’est pas un hasard si vous êtes monté aussi formidablement en grade. Peu de bourgeois occupent votre poste dans l’armée. Mais, j’ai reconnu en vous une valeur. Et aujourd’hui, vous renforcez cette admiration que j’avais à votre égard. Je vous ai demandé de retrouver ces armes, vous l’avez fait, et en prime, vous me rapportez la tête de Mayombe. Ça fait tellement longtemps que nous recherchons ce bandit.

-   Je me sens plus qu’honorer par vos remarques, mon général.

-   Je vais vous dire quelque chose que je ne vous ai jamais dit et que je n’ai jamais dit à aucun de mes officiers, ni à personne d’ailleurs.

Il regarda le jeune homme droit dans les yeux et lui murmura avec une certaine amertume :

-   Vous êtes le fils que j’aurais dû avoir. Un fils dévoué à la France et à son roi. Un fils courageux, prêt à défendre la patrie, l’honneur et la justice.

Le petit chien sauta de ses genoux et disparut derrière une haie.

-   Vous savez que j’ai un fils, pas vrai, colonel ?

-   Non, pas du tout, mon général.

-   Il a à peu près votre âge.

Une grimace dédaigneuse se dessina sur le visage du général Bart.

-    Il est comédien. Il sillonne peut-être en ce moment la France, lui et sa troupe de crétins, à faire rire les bourgeois, les paysans sur les places publiques, à déclamer des vers pour des va-nu-pieds et des filles de joie dans des cabarets infectes. Une vraie honte pour ma famille si illustre en Europe. 

 Il contempla à nouveau le jeune Baudelaire qui rougissait devant cette admiration inattendue.

-   J’envie votre père… Franchement… A propos, comment va-t-il, lui et madame votre mère ?

-   Je ne les ai pas encore vus. Mais aux dernières nouvelles, ils allaient bien.

-   J’avais oublié que je ne vous ai pas donné le temps d’aller les voir, ni même de vous reposer. Excusez-moi, colonel. Cependant, je vous ai fait appeler pour discuter de choses sérieuses.

Il renifla, puis reprit :

-   Le gouverneur, il n’y a pas longtemps, avait produit une requête auprès du comte d'Argenson, le secrétaire d’État de la Guerre, afin d’obtenir des hommes et des armes pour en finir définitivement avec les actes barbares du brigand Makandal. Mais comme vous le savez, la France est en guerre avec la Grande-Bretagne. Il y a de grands besoins en Nouvelle-France. Cette demande que je soutenais  n’a donc pas été agréée. Par contre, ces habiles stratèges de la Métropole, qui ne voient pas plus loin que le bout de leur nez, nous ont suggéré de constituer une maréchaussée qui pourrait être commandée par des officiers français ou des mulâtres et composée en majeur partie par des Noirs libres.

Le général se leva subitement de sa chaise avec cet agacement qui lui était si coutumier et auquel Baudelaire était plus habitué.  Il fit quelques pas et tout en donnant le dos à son interlocuteur, il poursuivait :

-   Des Noirs ! Vous entendez ? (Il leva en l’air ses deux bras) Armer des nègres pour combattre d’autres. Voici l’idée la plus stupide que j’ai jamais entendue. Et c’est à cette tâche que s’attèle déjà notre cher marquis de Vaudreuil.

 Se tournant vers le colonel, il ajouta :

-   C’est pour cela, que j’ai besoin de vous. C’est à l’armée régulière de rétablir l’ordre à Saint-Domingue si l’on ne veut pas que le chaos s’y installe.

Il s’approcha du jeune homme et posa énergiquement sa main sur son épaule.

-   Vous êtes dès aujourd’hui chargé de pourchasser Makandal. Ce sera votre unique tâche. Je vous fournirai tout ce dont vous aurez besoin. Toute l’autorité. Tous les moyens nécessaires. Tout ! Vous n’aurez de comptes à rendre qu’à moi, et à moi seul.

-    Et le gouverneur ?

-    Ne faites pas attention au gouverneur. Le gouverneur dirige l’île ; le général dirige l’armée. Je veux la tête de ce bandit qu’on prétend être immortel et qu’on appelle le Messie noir. C’est avec son sang que je veux éteindre les flammes qu’il propage dans les plantations.

-   Vous pouvez compter sur moi, mon général. Il aura le même sort que Mayombe.

Baudelaire se leva pour suivre son chef qui marchait maintenant vers la maison.

-   Je l’espère. Vous seriez celui qui aurait rétabli la paix, la justice et une nouvelle ère de prospérité à Saint-Domingue.  Et à ce moment-là, j’ouvrirai toutes les portes pour vous, même celles de Versailles où j’ai de puissants amis.

A cet instant, du balcon, sortit une radieuse et ravissante demoiselle. Les rayons dorés du soleil qui s’associaient à sa blancheur la faisaient miroiter. Elle avait au visage une insouciance et une beauté qui la rendaient si pure, si naturelle, si légère, si femme. C’était une fleur qui s’épanouissait soudain en ce beau matin. Elle regardait en bas et offrait son profil aux deux messieurs qu’elle n’avait pas encore remarqués. Elle caressa, jeta en arrière sa chevelure ambrée. C’est à ce moment-là qu’elle aperçut les deux hommes dans le jardin. Elle sourit délicieusement et salua de la main le général qui fit de même. Elle allait détourner la tête pour reprendre sa contemplation, mais elle se ravisa. La vue du colonel la troubla. Elle resta un instant stupéfaite. Avec une gêne apparente, elle recula et entra rapidement dans sa chambre.

-   Une bien étrange  fille! fit Bart. C’est ma filleule. Elle est à Saint-Domingue depuis un mois. Elle prétend connaitre votre famille.

-   Pourtant, c’est la première fois que je la vois.

-   Elle est jolie, n’est-ce pas ?

-   Si vous me permettez, mon général, je dirai même que c’est un ange. On a rarement l’occasion de contempler une aussi charmante demoiselle.

Le général se mit à rire.

-   Elle est célibataire comme vous. Je vous la présenterai au bal qui se tiendra dimanche au palais du gouverneur. J’espère que vous êtes aussi galant homme qu’excellent militaire.

Le général s’arrêta pour arroser ses jeunes frangipaniers.

-   Vous savez, cette île est un véritable trésor pour la France. C’est dommage que de pitoyables fonctionnaires malhonnêtes, qui ne savent rien de ce qui se passe ici, veuillent l’assujettir pour satisfaire leurs propres intérêts. Le système de l’exclusif en est la preuve bien grande. Des planteurs comme votre père sont les vrais français. Ils créent la richesse. C’est pour cela qu’il faut que vous teniez ferme votre sabre, pour les protéger de l’avidité des politiciens et de la sauvagerie des nègres.

Le général abandonna son arrosage pour accueillir affectueusement dans ses bras son chien qui courrait à perdre haleine vers lui.

-   Puis-je solliciter une faveur? dit soudainement le colonel Baudelaire.

-   Bien sûr.

-   J’aimerais garder pour mon propre service un des esclaves capturés.

-   Mais vous savez qu’ils doivent être exécutés.

-   Je crois que celui-ci est inoffensif.

-   Dans ce cas, faites comme vous voulez, colonel.

 

 

 

Le colonel rentra chez lui assez tard dans la soirée, vers huit heures. Il possédait sur la rue Saint-Pierre, au centre de la ville, une assez grande maison où ne vivaient que lui, ses quatre esclaves et souvent quelques membres de son escorte. Il avait passé la journée à la caserne pour interroger, lui-même et individuellement, chacun des prisonniers. Les menaces, les coups de fouet, les tortures, les promesses de liberté n’ont pu cependant délier les langues. Ces langues savaient peu d’ailleurs. La maigre satisfaction de Baudelaire était leur pendaison prévue dans trois jours. Toutefois, deux d’entre eux échappèrent à cette condamnation issue d’un simulacre de procès, qui n’épargna même pas un enfant de moins de six ans : un jeune homme déjà gravement blessé dans la bataille qui succomba aux tortures et Assam. Celle-ci, dès le matin même, fut conduite chez le colonel, où elle resta, jusqu’à l’arrivée de ce dernier, sous la garde de deux soldats.

En dépit de sa fatigue et de son énervement, Baudelaire dès son arrivée, avec un emportement enjoué, gravit l’escalier. Il voulait absolument la revoir. La toucher. L’explorer. Jouir d’elle. Il douta soudain l’avoir vue cette nuit. Il se rappela ne l’avoir pas remarquée quelques fois quand le groupe attelé était traîné sur la route menant au Cap.  Elle aurait pu être une hallucination créée par un esprit harassé par tant de zèle. Tant de détermination. Tant de nuits sans sommeil. Tant de ténacité à vouloir retrouver ces armes volées.

Durant toute la journée, ses actions n’avaient qu’un but : avoir la tête de Makandal. Présentement, il ne voulait que ce corps. Que cette beauté. Que ces yeux qui n’arrêtaient pas de le regarder cette nuit-là.  Lorsqu’il arriva devant la porte de la chambre où l’on devait, selon ses instructions, enfermer la fille, il hésita. Il entendit la voix feutrée des deux jeunes recrus de moins de dix-huit ans :

-    Le beau-frère de ma mère y a déjà été, dit l’un.

-   Il doit avoir une bonne situation, répondit l’autre. Aller jusqu’à Venise et participer au carnaval !

-   Non, il a seulement accompagné le duc de Montaigne dont il était le laquais.

Les deux poussèrent des éclats de rire.

Le colonel ouvrit la porte et entra. Les deux soldats se mirent aussitôt debout. L’un était assis par terre adossé au mur, l’autre était couché de travers sur le lit.

-   Vous pouvez descendre, leur commanda Baudelaire avec une sévérité feinte.

Sans dire mot, ils ramassèrent leurs armes, se coiffèrent et sortirent.

Assam était recroquevillée dans un coin sur le plancher, sa face donnant contre terre entre ses bras croisés, ses mains solidement liées par une courroie. Le nœud de la corde qui attachait son pied droit au montant du lit était grossièrement fait. La plante de ses pieds gardait encore des traces de quelques blessures reçues au cours de sa longue marche forcée vers le Cap-Français.  Elle portait une longue tunique blanche appartenant à Adélaїde, une des esclaves du colonel. Si sa respiration ne faisait pas monter de temps à autre ses épaules, on aurait dit que ce n’était qu’un cadavre.

Le colonel traversa lentement cette petite chambre qui était depuis quelque temps abandonnée. La poussière sur les meubles attestait qu’on y faisait rarement le ménage. Il jeta son tricorne sur le lit, retira son justaucorps rouge d’officier qu’il déposa sur une chaise. Il se tenait droit devant le corps immobile qu’il regardait avec une ivresse retenue.

C’était un beau jeune homme de vingt-trois ans, de taille et de corpulence raisonnables, avec un visage mince un peu aristocratique, des cheveux noirs frisés. Il s’agenouilla et, délicatement, délia les mains et les pieds de sa prisonnière qui gardait toujours la tête baissée.

-   Quel est ton nom ?

La jeune fille resta toujours figée dans sa position initiale.

- Je te parle, esclave ! cria Baudelaire.

C’est alors qu’Assam leva doucement la tête, son regard flamboyant recherchant les yeux de son tortionnaire.

-   Je-ne-suis-l’es-clave-de-personne ! cria-t-elle à son tour en appuyant énergiquement sur chaque syllabe.

-   Tu es mon esclave maintenant, dit calmement Baudelaire.

Elle se leva pour s’asseoir et s’adosser au lit. Elle frotta ses poignets pétris par la sangle.

-   Je suis née libre dans les bois, répéta-t-elle d’une voix douce et pleine de fierté, je n’ai jamais eu de maîtres que le ciel et la savane.

-   Maintenant, c’est moi ton maître, répéta le colonel Baudelaire retenant à peine un sourire moqueur.

Elle faisait la moue comme une gamine, mais ses yeux ne manquaient que des munitions pour anéantir Baudelaire.

-   Estime-toi heureuse que tu sois mon esclave, car c’est ce qui te sauve la vie, poursuivait le colonel toujours accroupi en face d’elle. Tes amis n’ont pas ta chance. Ils vont bientôt mourir.

-   Je ne suis pas ton esclave.

-   Ton nom, c’est quoi ?

Elle ne répondit pas.

-   Peu importe le nom de sauvageonne que tu portes. C’est à moi maintenant de te donner un nom chrétien.

Pour éviter cette humiliation, la jeune fille s’empressa de lui répondre :

-   Assam. Je m’appelle Assam, et je ne porterai pas d’autres noms.

-   Assam ! C’est joli. Joli tout comme toi. Et tu restes jolie même en jouant la méchante. Même sans cheveux. Cette entaille sur la tête, tu l’as eue comment ?

Elle le toisa un instant puis déclara :

-   C’est un soldat comme toi qui me l’a faite. Après, je l’ai tué.

-   Vraiment ? Tu tues des gens, toi ?

-   Toi, tu tues bien mes frères.

-   Je ne tue que les ennemis de la France, les ennemis de la paix.

-   Moi, je tue ceux qui veulent m’enchaîner.

-   Tu n’es qu’une esclave. Il y a des choses que tu ne peux pas comprendre. Il faut bien des têtes pour porter une couronne, des épaules pour porter un fusil et des bras pour couper la canne. Vois-tu ? Le monde est ainsi fait. Tu imagines si chaque personne voulait être roi ? Chacun doit assumer son rôle et chacun doit connaître l’importance de son rôle. C’est seulement ainsi que la société trouvera l’harmonie et le progrès. Dieu le veut ainsi.

-   Toi et tes dieux le veulent ainsi. Pas moi et mes dieux.

-   Tu es une esclave vraiment insolente. Tu parles trop.

Il sourit et rampa vers elle. Tout en l’étreignant, il posa la main sur sa poitrine. Assam gagnée par une soudaine rage le poussa vigoureusement puis le gifla violemment jusqu’à l’égratigner sur la joue. Avec la même violence, Baudelaire se leva, dégaina son sabre et le pointa vers le cou de la jeune fille.

-   Comment oses-tu, négresse, porter la main sur un Blanc ? Comment oses-tu ? s’écria-t-il rageusement.

-   Aucun homme ne m’a jamais touchée et aucun homme ne me touchera.

-   Pour qui tu te prends ? Tu n’es qu’une esclave.

-   Je ne suis pas une esclave !

Le visage du militaire était rouge sang. Sa main tremblait légèrement. Il voulait tuer cette esclave. Il voulait lui faire l’amour.

La fille gardait les yeux rivés sur la pointe de l’arme qui menaçait d’abord son cou puis sa poitrine.

-   Vas-y ! Tue-moi donc !

-   C’est ce que tu voudrais. Je ne t’offrirai pas cette chance. Tu mourras, mais pas tout de suite.

-   Colonel !

Le colonel se retourna. C’était l’un des jeunes soldats qui surveillaient la fille.

-   Qu’y a-t-il, Vincent?

-   Monsieur Rousset vous attend en bas, colonel.

-   D’accord.  Je viens.

Le jeune soldat fit volteface et sortit, intrigué par l’état d’ébullition de l’officier et par son éraflure sur la joue. Ce dernier rengaina avec fracas son sabre, mit son justaucorps puis, tout en ayant soin de verrouiller la porte derrière lui, alla trouver son visiteur.

Louis Rousset, son ami d’enfance,  était le fils d’un notaire de Saint-Marc.

- Ta visite m’étonne, lui dit Baudelaire souriant assis à ses côtés dans le salon. Il y a fort longtemps que tu ne m’aies fait cet honneur.

-   Je devais, cher ami. Je pars demain. Tu sais que je prends très au sérieux ma carrière d’avocat. Je vais travailler à Paris avec mon oncle qui est Procureur au Parlement. Je ne sais vraiment pas quand je vais revenir. Avant une si longue aventure, je devais absolument te voir. De plus, comment ne pas venir féliciter ce vilain pleurnicheur de Joseph qui est aujourd’hui devenu un véritable héros.

-   Tu exagères, Louis.

-   Je ne fais que répéter ce que j’ai entendu. Je suis arrivé ici de Saint-Marc hier après-midi, et on ne parle que du « colonel Baudelaire qui a eu la tête de Mayombe ».

Adélaïde vint leur apporter du vin, puis sortit.

-   Je m’accorderai des félicitations que le jour où j’aurai Makandal, affirma orgueilleusement Joseph. Et je l’aurai.

-   Le Makandal ? Le Messie noir ? On l’a attrapé tellement de fois, on l’a tué tellement de fois. Mourra-t-il un jour ? J’ai fini par me dire que la Mort comme tout le monde avait peur de lui. Certains hommes sont pires que l’enfer. L’enfer envoie au paradis ceux qu’il pardonne, mais lui, il n’a pas de pardon. Arrête-t-on le vent ? Arrête-t-on le torrent ? Arrête-t-on la terre qui tremble ? Il s’incruste et vit dans chaque esclave qu’il libère. Pour l’avoir, il faudrait occire tous les nègres de la colonie.

-   Ce n’est qu’un esclave. On ne l’avait arrêté qu’une seule fois, il y a un an, et il a eu la chance de s’enfuir, et jamais il n’a été tué. Le reste n’est juste que des gens qui clabaudent. Des rumeurs. Des histoires. Ce n’est qu’un esclave comme un autre, intrépide et chanceux,  je dois l’admettre, mais rien qu’un esclave. Je le prouverai.

Les deux amis bavardèrent encore pendant une trentaine de minutes. Joseph, dont la patience s’effritait, faisait tout pour écourter cette conversation qui allait des intrigues de Madame de Pompadour à son égratignure sur la joue. Tandis qu’il faisait semblant de porter attention à tous ces discours que débitait son interlocuteur, son esprit vagabondait agréablement autour de cette créature qu’il trouvait effrontée, douce, charmante, sauvage, innocente, ensorcelante.

Lorsque Louis Rousset le quitta enfin, il enjamba les marches de l’escalier comme un poisson hors de l’eau. Lorsqu’il entra dans la chambre, il fut suffoqué de la trouver plongée dans le noir. Les deux lampes qui l’éclairaient étaient éteintes. Il s’empressa d’aller prendre la chandelle qui éclairait le couloir. Avec, il alluma l’une des lampes. Assam n’était plus là. Il courut vers la fenêtre grande ouverte. Il n’y trouva que le drap du lit amarré à la corde qui tantôt servait de lien. Le tout longeait le mur jusqu’au jardin en bas, pour n’être qu’une route menant à cette obscurité nocturne si profonde et si calme.

-   J’aurais dû la tuer, s’époumona rageusement le colonel.

Il courut,  alerta ses hommes. Mais toute sa colère, toutes les recherches, tous les reproches adressés à ses gardes ne purent troubler l’évidence : Assam était loin.

Le lendemain, on découvrit l’absence de l’un des chevaux du colonel dans l’écurie, mais on trouva son tricorne solidement attaché sur la tête d’un poulain.

 

 

 
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