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Les sentiers rouges: Le Messie des îles  de Mikelson Toussaint-Fils

 

Chapitre III

 

Il n’était pas encore dix heures du matin. Deux petits enfants, une fille et un garçon, prospectaient dans la montagne. On ne saurait dire exactement ce qu’ils cherchaient ou faisaient dans le bois. Armés de branches, ils remuaient la fange, s’arrêtaient pour observer, égratignaient l’écorce des arbres. Ils boudaient, commentaient, tourmentaient la faune avec des pierres et des cris. Ils étaient sales. Joyeux. Amusants autour d’un chêne. Méchants avec un lézard. Ils étaient des enfants qui s’amusaient.

Leur visage n’était ni blanc, ni noir. Des mulâtres. Le garçon avait peut-être sept ans, et sa petite sœur deux de moins.

Ils se croyaient maîtres absolus de ce bois jusqu'à ce qu’ils arrivent dans une clairière où le corps d’un homme allongé par terre les effraya. La petite se cacha aussitôt derrière son grand frère. Ce dernier, pour dissimuler sa propre peur, eut un ricanement moqueur.

- Tu as peur, petite poule?

- Partons, suggéra-t-elle.

- Je vais voir.

Le garçon avança. Il avala sa salive en constatant que sa sœur ne le suivait pas. Le dos courbé, il avançait lentement, son bout de bois à la main, lorgnant de temps à autre  derrière lui pour s’assurer du regard effaré de sa sœur. Ses petits pieds nus qui marquaient le sol humide perdaient de l’aplomb à chaque pas. Ne remarquant plus sa sœur, il failli s’enfuir, mais se ravisa quand il la vit cachée derrière un manguier. Arrivé près du corps, il hésita, puis finalement le piqua avec sa branchette. L’étranger sursauta et se mit aussitôt sur son séant. L’enfant, dont l’inconscience ne le préparait pas à une telle explosion, sauta en arrière et perdit son équilibre. Sa tête alla se fracasser contre un rocher.

La fillette s’enfuit.

Pierre rampa vers l’enfant qui pleurait. Il attrapa quelques feuilles mortes qui l’aidèrent à arrêter le sang qui s’échappait de derrière la tête du garçon. Celui-ci, le premier choc passé, arrêta de sangloter et s’abandonna, assis docilement, au soin du médecin fortuit.

- Ça te fait mal ? demanda Pierre.

- Non, répondit aussitôt l’orgueilleux petit homme.

Pierre alla tirer une liane qui grimpait un abricotier pour pouvoir fixer le pansement.

- Es-tu un esclave ? demanda l’enfant.

- Non, s’empressa de répondre Pierre qui ne se fiait pas, malgré tout, à cet enfant aux yeux bruns, aux cheveux lisses et à la peau cuivrée.

- Tu ressembles à un esclave, persista l’autre.

- Que fais-tu seul ici ?

Le garçon jeta un coup d’œil rapide vers l’arbre où sa sœur, qu’il avait oubliée, s’était cachée.

- J’habite près d’ici.

- C’est où ici ?

- Mirebalais. Tu ne le sais pas ?

- Ton père est blanc ?

- Non ! Sa mère était une esclave. Mais il a sa maison et des terres comme les Blancs. Il n’est pas un esclave comme toi.

De plus en plus, aux yeux de Pierre, l’enfant devenait une menace pour sa jeune liberté. Il était plus sage de partir, mais il préféra savourer un peu plus cette présence humaine, chose dont il a été privé depuis deux jours.

Un homme et un adolescent, armés de machettes, se dressèrent soudain devant eux. C’était le père et le grand frère du gamin. L’homme qui était si déterminé à récupérer  son fils recula lorsque, tenant fermement le bras de l’enfant, Pierre se mit debout et leva son visage. L’homme pâlit. Sa machette tremblait.

- Makandal ? Je vous en prie, laisse partir mon fils. Nous ne t’avons rien fait. Je ne suis qu’un pauvre fermier qui cultive lui-même ses terres. Nous ne sommes pas des Blancs.

Pierre, étonné du nom qu’on lui faisait porter, ne rectifia pas l’erreur qui lui a sans nul doute sauvé la vie. Il ne craignait plus pour la sécurité du garçon. Mais pour la sienne, il ramassa une grosse pierre. L’homme recula à nouveau tout en entraînant avec lui son aîné.

- Peut-être, tu ne te souviens pas de moi, poursuivit le mulâtre. C’est moi, il y a un an, qui t’avais donné, à toi et à tes hommes, la charrette sur la route de Limbé (En réalité Makandal et ses hommes en déroute avaient volé sa charrette). Si j’étais contre toi, j’aurais pu indiquer ton chemin à des soldats qui passaient.

Pierre, comme si l’homme l’avait convaincu, lâcha le bras de l’enfant qui courut aussitôt vers son père. Celui-ci constata avec appréhension mais silencieusement le bandeau ensanglanté. Pierre s’en alla.

Il dévala la pente qu’il avait péniblement gravie hier soir.

Il courait sans savoir où il allait. Néanmoins, il ne doutait nullement de sa direction. Il suivait les enseignements de Papa Gaou pour reconnaître le nord, et quand ceux-là ne suffisaient plus, il s’accommodait de l’instinct.

Il portait une chemise blanche et un pantalon bleu qu’il avait pris en traversant imprudemment une ferme. Tout lui appartenait. Il écorchait les cabris, égorgeait les volailles, grappillait. Tout ce qui se trouve sur son passage était à lui. Un homme libre possède le monde. Sa liberté était une renaissance. Une joie. Un enfant qui apprenait à marcher. Toutefois, il abordait le tout avec une certaine sérénité qui n’était que l’empreinte indéfectible de Papa Gaou. Sa joie ne s’écartait jamais de la vigilance. Ses yeux, qui contemplaient, surveillaient. Il était bien libre mais n’avait aucun papier pour le prouver.

 

 

 

Pierre du haut de la colline repéra enfin une rivière. La soif l’accablait depuis ce matin. Il venait de passer deux jours de plus à zigzaguer, à gravir les mornes, à éviter les routes, à berner les regards inquisiteurs, à se demander pourquoi cet homme l’avait pris pour Makandal.

Approchant du cours d’eau salvateur et s’apprêtant à s’y plonger, il s’arrêta, revint sur ses pas, rampa silencieusement vers un tertre pour mieux ajuster son regard derrière un rocher. Ces demi-tours lui étaient habituels et même nécessaires pour consolider sa fuite. Mais cette fois-ci, la retraite était d’une autre nature.

Une jeune femme d’une beauté divine baignait nue sur l’autre rive. Mais pour Pierre, c’était une déesse d’une rare beauté féminine. L’eau faisait miroiter le soleil sur sa peau noire ajoutant de la magie à ce corps déjà envoûtant. Le mouvement léger et synchrone de ses deux bras lui donnait l’aspect d’une créature ailée prête à s’envoler. Elle avait le crâne nu. Son front était proéminent. Ses yeux de jais pouvaient ensorceler les démons les plus rebelles. Des lèvres charnues accentuaient l’irrésistibilité qui auréolait cette beauté aussi raffinée que sauvage.

Elle n’avait pas vu Pierre, et ce dernier venait à peine de remarquer le cheval brun qui secouait la tête derrière sa cavalière. Tout à côté, sur un buisson, pendait un pagne en peau de bête, qui semblait être le seul vêtement de la jeune fille. Par terre, gisait un couteau dans son étui. Un fusil était appuyé contre le buisson.

Pierre ne pouvait comprendre ni décrire ce qui se passait en lui. Il voulait fuir ; il voulait contempler. Il avait peur ; il aimait. Il était libre ; il vient de se faire captif. C’est un rêve ; elle est là. Il devait continuer sa route ; il ne pouvait aller plus loin.

L’immobilité parfaite qui soutenait son extase vacilla soudain à cause d’une légère contraction. Une fourmi venait de le mordre à la cuisse. Sa flamme vaporisa rapidement cette gouttelette. Il ne cessa de contempler. Un insecte ne peut combattre une déesse.

Une autre fourmi le mordit. Puis une autre. Encore une autre. C’était maintenant des milliers de fines mandibules infernales qui s’abattirent sur ses jambes, ses parties génitales, son dos, ses bras, son cou. Il se leva violemment. Se tapa autant qu’il pouvait. Couina pour ne pas hurler.

La terre était meuble. Elle s’était habituée à soutenir le rocher qui a servi de parapet à Pierre, mais elle ne pouvait plus soutenir cette subite agitation. Elle s’affaissa brusquement, entraînant dans le précipice tout ce qu’elle supportait. Pierre dégringola et échoua lamentablement sur la berge. Il perdit connaissance.

 

 

 

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