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Les sentiers rouges: Le Messie des îles  de Mikelson Toussaint-Fils

 

Chapitre II

 

- Va m’appeler Pierre… Je dois lui parler, à mon Pierre.

Sœur Germaine, comme on l’appelait, toussota lamentablement après avoir chuchoté sa demande à l’oreille de Marie-Césette. Sa maladie empirait. Couchée par terre sur une natte, elle sentait venir, sans pouvoir l’expliquer, sa dernière heure.

- Tu sais bien qu’il travaille sur la plantation maintenant, lui répondit doucement Marie-Césette, une jeune esclave de dix-neuf ans. Il n’est que trois heures, et c’est la récolte. On ne va pas le laisser venir. Tu le verras ce soir.

- Ce sera trop tard, ce soir.

L’esclave cinquantenaire poussa un soupir de désespoir, comme si tout était fini.

- Dis-moi ce que tu allais lui dire. J’irai le lui dire.

- Ces paroles qui doivent sortir de ma bouche ne doivent être entendues que par ses oreilles.

La malade pencha la tête vers le côté opposé à la jeune fille et ferma les yeux. Elle entra dans une grande réflexion.

Son visage blafard s’illumina soudain. Tout n’était pas fini. Il lui restait une dernière carte.

Pensant qu’elle voulait se reposer, Marie-Césette, agenouillée à côté d’elle, allait se lever. La malade l’arrêta d’un mouvement brusque.

Ce geste exagéré par rapport à son mal la fit haleter. Une blancheur effrayante gagna ses yeux puis tout son visage. Elle allait s’évanouir. Mais tel un soldat qui ne peut faillir, elle s’accrocha. Elle prit un certain temps pour récupérer ses forces et ses mots, puis arriva à murmurer :

- Va voir mam’zelle Suze…

 Elle toussota, puis continua d’une voix diminuée :

- Elle ne me refusera pas … cette faveur… Son père l’écoutera.

Mademoiselle Suzette Bouvier était la fille de Charles Bouvier, propriétaire de la plantation. Elle appréciait beaucoup Sœur Germaine.

La jeune esclave partit en courant avec la ferme détermination de satisfaire les vœux d’une mourante. A son retour, la déception dans son visage suffit pour dissiper l’espoir naissant dans le cœur de Germaine. Mademoiselle Suze était sortie avec son fiancé et ne serait de retour que très tard dans la soirée. Seule sa douceur aurait pu attendrir le cœur de son père qui ne lui refusait presque rien.

Germaine pensa qu’il serait mieux d’utiliser Marie-Césette comme intermédiaire pour délivrer à Pierre ce secret enfoui en elle depuis des années. C’était une bonne et brave fille. Mais elle refusa cette idée et se résigna.

 

 

 

C’était le soir. Un soir d’été 1756. Une triste procession longeait l’étroit sentier qui menait aux cabanes délabrées de l’habitation Bouvier située à la Croix-des-Bouquets dans la plaine du Cul-de-Sac. Une cinquantaine d’esclaves dont quelques femmes et enfants rampaient en quelque sorte vers le lieu où ils allaient avoir un peu de repos, car ils ne marchaient pas, tant écrasés, éreintés, mis à terre par la corvée. Les plus chanceux portaient des haillons, les moins allaient presque nus. Leurs pas étaient lents, lourds, fatigués. Des pas sinistres de vieillards, d’enfants, d’hommes et de femmes qui se mêlaient au souffle d’un vent silencieux que les froissements des feuilles des arbres trahissaient par moments. La lueur terne de la lune ajoutait d’autres ombres sur ce sentier comme si ce n’était pas assez. Ces ombres ne se parlaient pas, ne se regardaient pas. Chacun pensait savoir ce que l’autre pensait. Chacun avait peur de reconnaître sa propre souffrance dans le regard de l’autre. C’était des hommes meurtris, broyés, engloutis par l’avidité d’autres hommes. Leurs sueurs, leurs larmes, leur sang allaitaient les caisses des seigneurs de l’Europe. Leurs misères et souffrances apportaient la prospérité et le progrès. Leur déshumanisation participait à la marche inflexible de la « civilisation humaine ».

De ce petit nombre de misérables, se détacha un jeune homme qui, au lieu de se diriger vers sa cabane, emprunta un autre sentier qui menait à la demeure des Bouvier. Quoique fatigué, il marchait vite, avait même envie de courir. L’inquiétude dans ses yeux avait terrassé l’éreintement dans ses jambes. Pierre Lafleur se souciait peu en ce moment de lui, puisque sa mère allait très mal.

Lorsqu’il pénétra dans la cabane située à côté de la grande maison des Bouvier, Pierre trouva sa mère couchée, entourée de Marie-Césette, d’une autre femme et du vieux Bonheur, un hougan qui appliquait  sur le visage du malade une huile odorante dont lui seul connaissait la composition. L’entrée du jeune homme était comme une bouffée d’oxygène dans cette petite cellule où le désespoir attisait sa fumée noire et funeste. On ne l’espérait plus.

Il était un peu grand. Pas trop mince. Pas trop costaud. Malgré ses vingt-trois ans, il avait le regard et parfois l’insouciance d’un enfant de dix ans. Il avait le torse et les pieds nus. Sa culotte sale, déchiquetée par l’usure et le temps, ne couvrait ni ses genoux, ni ses fesses.

- Enfin, te voilà, lui dit le hougan. Ta mère t’attendait pour te parler.

En le voyant s’accroupir près d’elle, Sœur Germaine sentait infuser en elle une nouvelle vie qui remplaçait l’ancienne accrochée à un fil. Elle fit signe aux autres de sortir. Pierre prit sa main, la baisa et la serra contre son cœur.

- Mère, tu vas guérir.

Elle eut un faible sourire. Etant sûre que les autres n’étaient plus là, elle dit tout bas.

- Mon fils ! J’ai quelque chose à te dire. Je ne veux pas mourir avec.

- Tu ne vas pas mourir.

- Tais-toi ! Ecoute !

Elle s’arrêta pour prendre son souffle.

-   Ecoute ! Tu dois m’écouter.

Elle s’arrêta à nouveau. Son cœur battait fort, et cela l’épuisait.

Elle reprit :

- Je t’ai donné le sein. Je te berçais quand tu pleurais. Je t’ai couvert d’amour. Tu m’as couverte de joie. Tu m’as appelée « mère » et moi je t’ai appelé « mon fils ». Mais… (Elle s’arrêta un instant) Tu n’es pas sorti de mon ventre.

Pierre en entendant ces paroles avait la subite impression que sa mère délirait, puis se disait aussitôt que l’esprit rigide qu’il reconnaissait dans cette femme ne pouvait fléchir même face à la mort.

- Mère, que dis-tu ? questionna-il en guise de protestation.

- Tu n’es pas sorti de mon ventre, répéta-t-elle.

 Du coin de ses yeux des larmes s’échappaient.

- C’est un Blanc, un jour, qui t’avait apporté et vendu à mon ancien maître, monsieur Vicat. Mon bébé à moi venait de mourir. Ayant toujours le lait dans mon sein, on me t’a confié, et je t’ai élevé et protégé comme mon fils.

Pierre, la bouche béante, secouait la tête d’incrédulité. Rien ne l’a préparé à entendre ces paroles. Il n’a jamais connu son père. Maintenant, il ne connaissait plus sa mère.

- Un Blanc ? Qui est ce Blanc ?

- Je ne sais pas. Tout ce que je sais, c’est que c’était un grand planteur de la Plaine du Nord.

Germaine Lafleur mourut avant onze heures, quelques instants après s’être débarrassée de son fardeau. Lorsque Pierre regagna sa cabane, tous ses compagnons dormaient déjà. Il était triste. La personne qu’il aimait le plus au monde venait de le laisser. Son point d’appui sur cette terre venait de glisser sous ses pieds. Sa mère était tout ce qu’il avait. Son réel maître. Celle à qui il obéissait, non pas par le fouet, mais par amour. Il ne pleura qu’après s’être couché, réalisant enfin qu’elle était vraiment morte.

- Est-elle morte ?

C’était son ami, couché près de lui, le vieux Cangé que tout le monde appelait Papa Gaou qui, en entendant ses sanglots, avait déjà deviné le drame.

- Oui.

- Courage, mon enfant, lui chuchota-t-il pour ne pas réveiller les autres. L’âme est un grand voyageur. La mort n’est qu’une escale.

 

 

 

Un mois s’était écoulé. Pierre pensait de plus en plus aux dernières paroles de Sœur Germaine. Il n’en a parlé à personne ; pas même au vieux Cangé.

Entre temps, un nouvel esclave était venu grossir les rangs de ces rudes travailleurs. Il a apporté deux nouveaux bras mais aussi des histoires qu’il débitait avec frénésie. Ses récits, ses anecdotes, dans un premier temps, terrifiaient et éloignaient la plupart de ces esclaves qui craignaient que les Blancs les soupçonnent d’être un partisan de ce comploteur. Mais, en fin de compte, l’extravagance avait fini par innocenter ces récits. Le comploteur n’était plus qu’un amusant compagnon qui, la nuit, apportait un peu de rires dans ces baraques tant habituées à la désolation.

Le nom de ce nouveau était Poyo, mais on l’appelait « Un œil » parce qu’il était borgne. Il rappelait fièrement que c’est son ancien maître qui lui avait crevé l’œil gauche en guise de châtiment pour s’être fait « marron ».

Marron. C’était ça son mot. Tout son fleuve pouvait se réduire à cette bouillonnante goutte. Sa  tempête n’était en fait que ce terrible souffle.

Devenir « marron » c’était la grande destinée. Fuir la servitude, gravir les montagnes, s’envelopper de la forêt et de la nuit pour se soustraire de la vue du blanc et devenir l’ombre qu’il redoute. Les marrons fondaient leurs entraves pour en faire des piques. Leurs chuchotements étaient des anathèmes. Le hurlement de leurs lambis, des salves qui résonnaient dans la nuit et ébranlaient les plantations. Ils se cachaient quand on les cherchait et surgissaient lorsqu’on ne les attendait pas, pour envahir les plantations et libérer leurs frères et sœurs. A pied, à cheval, ils étaient des chevaliers qui semaient  sur leur passage un grain nouveau : la liberté.

Dans les récits de Poyo, toute la magnificence des marrons se condensait en un seul homme : Makandal, leur chef. C’était justement de sa religieuse admiration pour ce chef que sortait son enthousiasme à raconter, son devoir d’auréoler ce centurion des montagnes qu’il n’avait même jamais vu. Il bricolait des bouts d’histoires, des commentaires qu’il glanait ça et là, et en obtenait une épopée.

Une oreille était particulièrement attentive à cet orateur qui parlait de marronnage, de liberté et parfois de la Plaine du Nord.

Un soir Pierre s’approcha de Poyo qui était accroupi dans un coin de la cabane comme en méditation.

- C’est vrai que tu t’es enfui une fois ? lui demanda Pierre en s’asseyant près de lui.

- Pas une fois. Trois fois, répondit fièrement l’autre. Et la quatrième fois, continua-t-il plus bas, n’est plus très loin.

Il sourit, puis considéra Pierre de son unique œil.

- Tu veux venir avec moi ?

Pierre ne répondit pas. Il fit circuler son regard dans ce petit espace éclairé par une lampe, où une quinzaine d’hommes étaient entassés les uns à côté des autres, à même le sol pour la plupart. Papa Gaou, penché à côté de la lampe, un livre à la main, étaient avec Poyo et Pierre les seuls qui ne dormaient pas.

- Viens donc avec moi. Tu verras. Comme dit Makandal : « L’air que respire un marron lui appartient. » Cet air de canne à sucre que toi tu respires appartient aux Blancs, et un jour, il finira par t’étouffer. Moi, je mourrai en homme libre.

- Mais, maintenant les Blancs punissent les marrons en les tuant.

Poyo se mit à rire, puis affirma :

- Les Blancs ont peur des marrons et surtout de Makandal. Dites seulement « Makandal » et ils trembleront tous, comme des feuilles. Même les soldats ont peur de Makandal. Qui ne serait pas terrifié par un homme immortel ? Un homme que les bals ne peuvent transpercer. Un homme envoyé par les dieux d’Afrique pour nous libérer.

- Tu le connais, Makandal ?

- Je l’ai vu une fois, mais seulement de dos. Il était à cheval. Mais je connais bien Teysselo, son second.

- Tu avais dit une fois que la cachette de Makandal était tout près de la Plaine du Nord.

- Chut ! Si les Blancs t’entendaient.

- C’est toi qui l’avais dit, murmura Pierre tout en lorgnant autour de lui comme s’il craignait effectivement que des Blancs l’entendent.

- Je l’ai dit. Mais toi, tu ne le répètes pas.

- Tu as déjà été à la Plaine du Nord ?

- Mais, bien sûr ! Je connais le Cap-Français. On traverse la Plaine du Nord pour aller au Cap-Français.

- Connais-tu des Blancs qui habitent cette plaine ?

La question parut surprendre Poyo qui se tourna vers Pierre avec une moue interrogatrice.

- Qu’ils habitent la Plaine du Nord ou ailleurs, ils sont pareils. Quoique…  J’entends dire que là-bas, ils sont plus cruels. Et tu sais pourquoi ?

- Non, fit Pierre tout en hochant la tête.

- Parce que c’est là que se trouvent les plus grandes plantations. Plus ils ont des terres, plus ils sont méchants. Mais ils deviennent des moutons prêts à courir lorsqu’on leur parle de Makandal. Makandal ! Bêêêê…… Et ils disparaissent tous.

Poyo éclata de rire.

Pierre se leva et alla trouver Papa Gaou, tout en ayant soin de ne pas piétiner les corps endormis qui tapissaient le plancher.

Son vieil ami lisait. L’homme, qui le jour courbait le dos pour couper la canne, élevait l’esprit la nuit pour lire et méditer. Il lisait un livre écrit en arabe, qui contait quelques légendes chères aux pays des califes et des caïds. Ce trésor, qu’il a lu des dizaines et des dizaines de fois, lui a été vendu en secret par un pacotilleur mulâtre qui lui-même l’avait obtenu d’un français qui a vécu quelque temps à Damas.

Le septuagénaire, originaire du royaume de Loango et de descendance monarchique, qui a eu dans son enfance comme protecteur un cheikh marocain, maîtrisait l’arabe, maniait des rudiments de mathématiques et bouillonnait de philosophie à force de vivre. Débarqué à Saint-Domingue comme esclave à trente ans, il apprivoisa l’alphabet français et l’histoire de l’Europe en apportant, avec entêtement, au jeune fils d’un ancien maître lors de ses leçons quotidiennes avec son précepteur, le lait, les bonbons, des cerises et même le chapeau.

Il inculqua son savoir à Pierre. Clandestinement. L’instruction était interdite aux esclaves. Il trouva dans son élève un esprit ouvert, trop rêveur parfois, mais vif et généreux.

Papa Gaou s’était arrangé pour se mettre près de la faible luminosité qu’offrait la lampe. L’âge n’avait entamé ni son esprit, ni ses yeux. Il lisait paisiblement. Il connaissait toutes ces histoires par cœur et même l’emplacement sur le papier de chaque mot. Mais à chaque fois, c’était un nouveau dialogue avec ce livre. Le prince parfois le plaisait, parfois le dégoûtait. Le génie de la lampe n’avait pas toujours le même panache. Le serpent n’avait pas toujours la même couleur. Les trésors, les palais, les mariages, les tapis volants, le ciel, le désert le surprenaient toujours. Ils évoquaient à chaque fois en lui des pensées, des images, des révoltes nouvelles.

Pierre s’assit près de lui sans oser le déranger. Lui aussi a lu plusieurs fois ces récits.

Le visage ridé mais plein de sagesse se tourna enfin vers lui.

- Tu veux t’enfuir, pas vrai ? questionna le vieux de sa voix lente, grave et enveloppante.

- Je ne sais pas.

- Ton cœur le sait. Mais toi, tu ne sais pas si tu dois l’écouter.

Papa Gaou ferma son livre puis eut un léger sourire en regardant Pierre.

- Autrefois, tu me disais tout. Depuis la mort de ta mère, tu n’es plus le même. Tu es tourmenté. Au début, j’ai cru que c’était le chagrin. Mais je me suis rendu compte que c’était plus que ça. Tes yeux questionnent plus qu’ils ne pleurent.

- Oui, papa. Je veux m’enfuir.

- Avec « Un œil ».

- Peut-être.

- Il n’a pas toute sa tête.

Papa Gaou posa sa main écailleuse sur l’épaule du jeune homme.

-  Il y a autre chose, pas vrai ? dit-il.

- Sœur Germaine, avant de mourir m’a dit qu’elle n’était pas ma mère, bredouilla Pierre.

-  En es-tu sûr ?

- C’est ce qu’elle m’a dit.

- Tu as peut-être mal compris.

- C’est bien ce qu’elle m’a dit.

Pierre raconta au vieux Cangé ses derniers moments avec Sœur Germaine.

- Crois-moi mon fils, elle était bien ta mère. J’ai vu l’affection de cette femme pour toi. Je l’ai vue te protéger. Je l’ai vue te regarder. Tu étais tout pour elle. Tu ne viens peut-être pas de ses entrailles, mais tu as pénétré son cœur. Que signifie pour nous, esclaves, les mots : mère, père, sœur, frère, conjoint, femme. J’ai vu des bébés enlevés des bras de leur mère pour être vendus. J’ai vu des femmes souillées par leur maître sous le regard de leur mari. J’ai vu des enfants qui ne savaient même pas ce que c’est qu’une mère ou un père. Laisse-moi te dire, nous sommes tous de la même famille. Ta mère, ce sont toutes ces braves femmes extirpées de notre mère commune : l’Afrique. Tes frères et sœurs, c’est nous tous qui partageons les coups de fouet, les brûlures du soleil, la ration de cassave à midi. N’enlève point de ta mémoire un seul des regards maternels de Sœur Germaine.

- Dans mon cœur, elle sera toujours ma mère. Je continuerai à l’aimer plus que tout. Mais elle est morte. Si elle m’a avoué ce secret, c’est justement pour que je puisse chercher à connaître toute la vérité sur moi.

- La vérité sur toi, c’est chaque seconde que tu respires. Chaque regard que tu portes sur l’existence. Chacune de tes paroles. Chaque pensée. Chaque pas. Chaque peur. Elle n’est nulle part, qu’en toi.

Pierre eut un soupir. Il avait tant craint ce sublime désaccord. Quand cet ami, ce père le désavouait, rien n’était de son côté.

Le vieux sentit toute la pesée de ses paroles sur la conscience du jeune homme et voulut soudain le soulager.

- Mais tu sais, mon fils, dit-il, toute quête peut se justifier.

Pierre galvanisé par ce support inattendu prit aussitôt sa décision.

Le vieux en s’allongeant par terre, pour enfin reposer le corps et l’esprit,  murmura avec un peu de tristesse dans la voix :

- Moi-même, j’ai connu une esclave que j’aimais beaucoup. Lorsque les maîtres nous ont séparés, elle était enceinte de moi. Tu vois, je ne sais même pas si j’ai un fils ou une fille. Si cet enfant est en vie aujourd’hui, il a treize ans.

Il s’arrêta rêveur, puis reprit avec une légère sévérité :

- Je dois t’avouer que je pensais que tu voulais devenir un « marron », un chevalier de la liberté. Tu m’as un peu déçu.

 

 

 

 

Il était minuit passé. Poyo marchait vite. Et derrière lui, marchant tout aussi vite, Pierre. C’était une nuit d’encre. La lune, comme prévu par les deux fugitifs, était absente. Ce qui rendait les étoiles particulièrement nombreuses et brillantes mais pas assez pour trahir ce rendez-vous avec la liberté. Les deux esclaves n’avaient pas encore laissé l’habitation Bouvier et se frayaient un chemin à travers le champ de canne à sucre qui, ce matin même, était l’objet de leur esclavage, et ce soir devint un complice pour gagner la liberté.

Cependant, la lune manquante et le champ cachottier qui au départ assuraient à cette fugue sa réussite, vont pourtant contribuer à la rendre compliquée. Perdus dans l’épaisseur de la nuit et de la végétation, les deux fuyards avançaient depuis quelque cinq minutes au gré de leurs jambes. Tous les repères qu’ils pensaient maîtriser étaient engloutis dans cette obscurité. Malgré tout, ils avançaient. A grands pas. Ils baignaient dans une lumière intérieure. Leur inquiétude se confondait à l’extase, et ils ne sauraient dire si les palpitations de leur cœur étaient dues à la peur ou à l’espérance.

Arrivés à la lisière du champ, les deux esclaves finirent par tomber du nuage. La lumière rougeâtre de la fenêtre de la chaumière qui venait de frapper leurs yeux, venait d’éteindre celle qui inondait leur âme. Ils venaient de trébucher dans le guêpier qu’il fallait éviter : le repère de Huet et de Gervier, les deux plus redoutables surveillants de Monsieur Bouvier. Ils entendaient distinctement le rire homérique de Gervier qui s’apparentait beaucoup plus au ricanement d’une hyène qu’à l’expression d’une joie humaine.

Le déchaînement des aboiements des trois chiens attachés à un poteau dans la cour alerta les deux surveillants qui saisirent aussitôt leur fusil, et sortirent. Les esclaves s’envolèrent en rebroussant chemin à travers le champ. Le premier coup de feu tomba sur eux comme un coup de tonnerre.

- Je n’ai pas peur ! vociféra Poyo tout en intensifiant sa course.

- Silence ! lui cria Pierre qui pouvait certainement le dépasser mais préférait rester derrière lui.

Les deux hommes déchiraient littéralement ce champ de canne à sucre. Ils se heurtèrent aux tiges. Trébuchèrent. Se blessèrent les pieds. Croyaient venir la mort à chaque coup de feu. Les aboiements hargneux des chiens qui guidaient les deux Blancs retentissaient de façon terrifiante dans la nuit.

La voix et les pas de ces derniers finirent par s’intensifier. La course et l’espoir des deux fugitifs s’amoindrissaient.

Finalement, à bout de souffle, ils s’arrêtèrent et se laissèrent tomber sur le sol. Pendant un court instant, ils négligèrent leurs chasseurs. Ils haletaient avec rage. Poyo retira le piquant enfoncé profondément dans son talon. Pierre massait son genou fracassé lors d’une chute. Pourtant, ils ressentaient peu la douleur. Ils étaient seulement exténués. Vidés de tout, même de l’espoir. Poyo s’étendit de tout son long sur le dos, comme s’abandonnant aux mains de ses maîtres et bourreaux.    

- Ne restons pas là, lui murmura Pierre en le tirant par la main. Ils approchent.

Effectivement, la voix de Huet commandant la meute leur parvenait clairement.

Poyo se leva brusquement comme tiré d’un mauvais rêve.

- Makandal ! fit-il. Makandal pas jamais abandonner. [1] En avant!

Les deux s’élancèrent à nouveau. Un coup de feu retentit. Poyo plongea par terre. Pierre l’imita.

- Ne restons pas ! reprit Pierre en se levant aussitôt. Courrons ! Ils approchent.

Poyo ne répondit, ni ne bougea.

- Lève-toi !

 Pierre s’agenouilla pour aider son ami à se relever.

- « Un œil » !

En l’empoignant, Pierre découvrit qu’il baignait dans son sang. Il a reçu un biscaïen à la nuque.

Pierre tremblait.

- Tu es mort en homme libre, murmura-t-il.

Huet, Gervier et leurs chiens étaient tout près. Pierre courut aussi vite qu’il le pouvait et même plus. Il courait avec emportement. Il courait pour lui et pour Poyo. Il sentait sur lui le sang de son ami qui se mélangeait avec sa sueur. Cette sensation était tout. Il voyait plus clair dans l’obscurité. Ses jambes étaient celles de mille chevaux. Son être hurlait. Son cœur respirait déjà la liberté. Personne ne pouvait plus l’attraper.

 

 



[1] Makandal n’abandonne jamais.

 

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